Petite chronique d’un matin de rentrée

Soyons honnêtes. On a beau se préparer, une rentrée, cela donne toujours un résultat qui oscille entre semi-merdique et carrément catastrophique. L’expérience de parents, c’est savoir qu’elle sera un naufrage. Un petit naufrage ou un gros naufrage, un naufrage jugulé, mais un naufrage quand même. On n’évite pas un iceberg, il a trop de charisme. Surtout lorsque deux des rameurs de la frêle embarcation familiale ont moins de 4 ans. C’est comme ça.

Pourtant, en ce qui nous concerne, les répétitions s’étaient bien déroulées. Mentalement, j’entends (oui, rassurez-vous, on n’est quand même pas allé·e·s jusqu’à simuler une vraie rentrée live en plein milieu du mois d’août. On est parfois un peu frappé·e·s, mais il y a des limites). Hier soir, tout semblait sur le point de se passer comme sur des roulettes. Les affaires étaient prêtes, les enfants couchés à une heure raisonnable, Margot et moi avions même trouvé l’énergie de nous poser sur le canapé pour mater un film, savamment choisi, une bleuette tendre et moderne, « Mon bébé » avec Sandrine Kiberlain (L’histoire d’une mère qui se remémore la petite enfance de ses enfants juste avant de voir sa dernière partir, après le bac, au Canada). Oui, la veille de la rentrée, on aime bien se la jouer masochistes, pleurnicher un coup en se disant que le temps passe trop vite, et qu’on aura à peine eu le temps de profiter d’eux qu’ils seront déjà en train de souscrire un prêt immobilier…

Quoiqu’il en soit, hier soir, nous étions prêt·e·s.

Le lever de rideau était prévu à 6h10, tout allait bien se passer.

5h du mat’, je dors depuis 4h, quand Margot se jette sur moi et me secoue avec « la-légèreté-soi-disant-caractéristique-de-son-genre-mon-cul, » c’est à dire comme une brutasse :

–  Gommette a un problème !

Petite parenthèse explicative (musique d’ascenseur). Il y a maintenant 4 mois, comme nous ne trouvions pas la vie assez compliquée avec deux enfants de 1 mois et 4 ans, nous avons adopté une petite chienne, que nous avons appelé Gommette parce que c’est l’année des P, qui est aussi adorable qu’elle est dévastatrice, bref, nous l’aimons avec autant de force qu’elle en met à mâchouiller nos vies et nos chaussures. Mémorisez son petit prénom, elle risque de devenir un personnage récurrent de ses chroniques désastreuses et enthousiastes de notre vie de parents.

J’entends donc la-dite Gommette hurler à la mort. Je me précipite. Margot me hurle tout autant à la mort, tandis que je fonce : « Elle doit se faire attaquer par une fouiiiiiiine ! ». Quoi ? Mais depuis quand on a des fouines dans la cour, et puis surtout, c’est petit, une foui… et vlan, je négocie mal le virage des toilettes et je me cogne le mur en pleine face. Séché. Je continue mon périple en boitillant, me prends les pieds dans une chaise en plein foutu milieu de mon chemin et ouvre la porte qui donne sur la cour.
Gommette est là. Elle couine, se débat… parce qu’elle s’est prise les deux pattes de devant dans le minuscule fil d’un store. Je la libère en maudissant la vie, elle me couvre de léchouilles reconnaissantes (Les léchouilles, c’est dégueulasse, de base. Mais alors, à 5h du matin, ça donne envie de mourir dans de la pâte à prout – dédicace à Guillermo Guiz) et je retourne me coucher, le cou en vrac.

6h10, lever de rideau. Le vrai. L’officiel. Je m’étais imaginé Noureev, accomplissant mon ballet du matin avec une grâce et une rigueur millimétrée, décongelant du pain d’une main tandis que l’autre lançait un café, tartinant comme d’autres jouent de la harpe. Mais c’est C3PO qui s’extraie du lit. Un torticolis cataclysmique me vrille les cervicales.

Je tente de tenir mon rôle, il ne faut pas que je sois celui qui retarde le bon déroulement de la Première.
Café, pain, hop, je verse les croquettes des chats et du chien. Gommette me saute dessus et m’achève, sans doute pour me remercier de lui avoir sauvé la vie (c’était un fil de store, un putain de fil de store !!!! Tu as explosé une de mes paires de chaussures en cuir façon koundelitch et tu n’es pas foutue de te libérer d’un fil de 4 millimètres d’épaisseur ???!!!). J’avale mon café, tout roule à peu près en fin de compte. Il ne me reste plus qu’à sortir promener la chienne un petit quart d’heure (tiens, avant,  il faisait jour à cette heure-ci… et chaud…), et à ouvrir aux poules (Charge mentale en milieu rural… Vous me direz qu’on pourrait avoir une vie plus simple si nous n’habitions pas dans une annexe du zoo de Beauval, et vous n’auriez peut-être pas complètement tort).

Sauf qu’à ce moment-là…

« Papa. Papaaaaaaaaaaaa.

– Mais… Il est 6h30 ! Alors là, je dis non ! Non ! Non, non et reNon. Louise, c’est pas l’heure. C’est pas TON heure. Ton entrée en scène, c’est plus tard, Louiiiiiise, dans ta chambre »

– Mais papa, je veux pas voir Monsieur Blanquer…

– Que ? Quoi Monsieur Blanquer? Le ministre ? (Ca y est, la pièce vire surréaliste, Ionesco est aux manettes). Mais qu’est ce que tu racontes ? (Mais bon sang, tu ne peux pas, une fois, une seule petite fois, t’en tenir au texte que j’avais imaginé pour toi ? Un simple « Bonjour papa, je suis de bonne humeur, j’ai incroyablement envie que le début de la matinée se passe exactement comme tu l’avais imaginé, sans aucune de ces aspérités permanentes qui rendent votre quotidien, à toi et à maman, si merveilleux et, dans le même temps, nécrosent vos corps et vos âmes par un furieux processus de vieillissement accéléré ???!!!)

– Je veux pas voir Monsieur Blanquer. Il est méchant, il me fait peur.

– Mais Louise, qu’est ce que viendrait fout… faire Monsieur Blanquer dans ton école ? Maternelle ?!!! De province ??!!!!!!!

– L’autre jour, vous avez dit qu’il était méchant.

– L’autre jour ? Mais quand ça ?

– L’autre jour, quand vous buviez de la bière. (On sort des vacances, ma chérie, si tu pouvais être un tout petit peu plus précise).

Ah ça y est, je reconstitue le puzzle. L’apéro de la semaine dernière. Avec des amis enseignants. Eh ben voilà, voilà ce que ça engendre de parler, sans filtre, politique en présence d’enfants (je note que nous avons aussi passé tout l’été à parler effondrement de la société thermo-industrielle, mais que visiblement, ça, tu t’en contrefiches. Ce qui n’est finalement pas pour me déplaire tant la chose est un peu désespérante… Bref). Je fusille mentalement Margot, qui a très souvent été à l’origine des débats (en réalité, je lui lâche mentalement Gommette dessus, pour une séance de léchouilles. Allez, venge mon cou, ma chienne).

– Louise, Monsieur Blanquer ne sera pas là, je crois que je peux te le promettre sur ce qui me reste de cervicales intactes.

– C’est quoi des verticales ?

– Des ? … Bon, laisse tomber, allez viens, je vais te lire ton histoire du matin. Tu as bien dormi ?

– Non, je suis un peu stressée… J’ai peur de Jérémie et de Monsieur Blanquer.

– Oui, oui, pour Monsieur Blanquer, j’ai bien compris, je t’ai dit que tu n’avais rien à craindre. Pour Jérémie, tu verras, l’année dernière, il n’était pas dans ta classe. Alors peut-être que tu n’as vu de lui que ses mauvais côtés (Sérieusement, mec, tu crois à ce que tu dis ? Tu crois que si tu avais Donald Trump à ta table, tu découvrirais un type charmant, profondément féministe et soucieux de l’avenir de la planète ? Sérieusement???). Il est possible que tu le trouves.. gentil, au final (MENTEUR! MENTEUR ! Jérémie est un petit garçon cacabeurk, et tu le sais très bien !)

« Je suis un peu stressée ». Elle m’a recentrée, cette phrase. Ils étaient là, les vrais enjeux. Monsieur Blanquer et Jérémie, tout était dit. Toutes les peurs, toutes les craintes de ce petit matin hors norme. On est allés lire des histoires, on a déjeuné à l’arrache, pas tous ensemble, le lave-vaisselle est plein et après tout, il n’y a pas de raison que cette matinée soit différente des autres qui suivront.

Enfin, à une considérable nuance près. Demain, et tous les mardis, jeudis et vendredis de l’année, je serai seul à gérer le 7h30-8h20. Seul.

Demain est une nouvelle Première. Faut que je soigne ce fichu torticolis.

L.B-S

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