Peau à peau après la lutte

Si je devais jouer les coaches sportifs (et je force ma nature, vous l’aurez compris, je suis au sport – selon les dires de mon ami Imré – ce que Donald Trump est à une présidence humaniste et positive – une contre-illustration), je dirais qu’il s’est agi du combat le plus difficile auquel il m’ait été donné de participer.

Vous savez ce qu’on dit des staffs entourant les sportives de haut niveau, ce ne sont pas eux qui sont en première ligne, mais ils sont la condition qui rend possible les victoires. J’ai tout été pendant ces 36h d’accouchement (oui, 36h, entre le coup d’envoi un matin au réveil, et la venue au monde de Louise, une éternité, un claquement de doigts) :

– Pom-pom boy (Je te donne un M, je te donne un A. Un R, un G… M.A.R.G.O.T, Youhou ! M.A.R.G.O.T, oui, c’est toi la champio… Oui, ok j’arrête, tu me connais, je fais des blagues parce que j’ai envie de paniquer).

– Ravito (Tu veux quelque chose, mon amour ? Un gâteau ? Est-ce que tu veux un gâteau ? – Sous-entendu, depuis 5 minutes, je me sens affreusement inutile, par pitié, demande-moi quelque chose – Ou un Mars ? Un Mars, tu sais ce qu’on dit, un Mars, et ça repart, ah ah, tiens, tu ne ris pas…)

– Préparateur sportif (Tiens, appuie toi sur moi, si tu t’agrippes comme ça, ça va mieux ? Oui, accroche toi à ma nuque, comme ça, vas-y, mais vas-y, fais-moi souffrir, par pitié, je suis trop physiquement indemne, je m’en fous, on prendra un abonnement d’un siècle chez le kiné, fais ce que tu as à faire, JE VEUX PARTICIPER. C’est pire ? Merde, merde, merde…)

– Attaché de presse (Oui, belle-maman, tout va bien pour l’instant, votre fille est merveilleuse, pourquoi c’est si long ? Ben, à votre avis ? Elle s’éclate, elle fait durer le plaisir. D’ailleurs, elle m’a demandé de réserver la salle d’accouchement pour 15 jours. Non, d’ailleurs, on va s’y installer définitivement, je suis en train de refaire les peintures. Non, non, ne me rappelez pas dans cinq minutes, non, ce n’est pas la peine de venir, c’est moi qui vous rappelle quand c’est bon)

– Manager (Ma femme a demandé qu’on nous laisse un peu tranquilles, ça vous ferait suer de l’écouter un peu, bon sang !!!! Qui je suis ? Qui je suis ? Mais je suis le mari ! Vous en avez des questions ???!!! Vous acceptez du public en général ???).

Un exploit. Louise ne voulait pas nous rejoindre, malgré tout, les efforts, notre impatience à l’accueillir, l’acupuncture, les massages… Bloquée la tête dans le mauvais axe, petite fille de caractère, qui avait bien compris, 4 mois durant, quelles avaient été nos craintes d’une naissance prématurée, à la découverte d’un col entrouvert. Vous aviez peur que je sorte, je ne sortirai pas.

L’issue fut celle que vous imaginez, après que ma femme fut allée au bout de ses forces. Une issue différente de celle que nous avions projetée, autrement plus traumatisante pour la femme qui partage mes jours et mes nuits, un acte d’abandon de soi, résigné et courageux, dans l’urgence, quand les premiers signes de faiblesse cardiaque avaient pointé le bout de leurs stimuli.

J’étais seul dans les vestiaires, épuisé, hagard, accroché à la seule chose perçue après la folle bataille pour la venue au monde de notre enfant : un cri, un petit cri, rassurant. Dans l’attente, en coulisses, dans le silence des soins autour de celle que j’admirais tant pour la lutte acharnée qu’elle venait de mener.

Je n’attendais rien que de les voir, et on m’amena Louise (nous avions un prénom pour elle, un pour lui, le cas échéant). Subjugué, terrorisé.

– Monsieur, on s’occupe de Margot, on vous propose un temps de peau à peau…

Ils sont rares, ces moments, où l’on perçoit, sensiblement, que le monde va cesser, un instant, sa course folle, pour nous. J’ai ouvert ma chemise, me suis entouré d’une couverture et assis sur le fauteuil. Je sais encore précisément aujourd’hui de quelle matière il était fait, la souplesse de son plastique, le degrés d’inclinaison de son dossier, tant mes sens étaient en éveil. On me déposa Louise, minuscule, sur le torse, et je l’entourais. Indescriptible. J’écris, trois ans après, ce moment les larmes au bord des yeux. Tout à la fois en état de big-bang émotionnel et sensoriel, furieusement tendu vers le moment où je retrouverai ma femme, et ne pouvant lutter contre l’arrêt du temps, je cessais de penser. Des émotions pures. Le moment fondateur de ma paternité.

Au bout d’une ère, d’un battement d’aile, ma femme nous a rejoints. Dans sa propre bulle, intégrant la nôtre, pour la première tétée.

Je n’avais pas prévu ce peau à peau extraordinaire, je n’avais pas prévu la tempête, je n’avais pas prévu l’accalmie. J’espère que la prochaine fois que nous accueillerons un enfant, l’avant sera plus doux. Mais pour l’après, je réclamerais mon moment, je me battrais pour qu’il ait lieu, j’exigerais ce contact aux balbutiements de la vie, qui marqua ma peau et ma paternité de façon indélébile.

L B-S

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