Le jour d’après

     Le week-end dernier, j’ai connu mon premier K.O, vécu une petite expérience de mort imminente, sociale et paternelle, à peine survécu à l’apocalypse.

Nous avions décidé de nous retrouver, avec quelques amis et leur tendre progéniture, pour une matinée de jeux et de partage (Plein d’enfants, plein de parents, trop de témoins, vous allez comprendre). Louise jouait à l’étage, avec les enfants de William, entre autres, et ceux de notre ami commun, Imré. J’étais au rez-de-chaussée. Lorsque tout à coup, Imré m’interpela.

– Oh, oh, oh, dis donc, le féministe de mes c… (Oui, le type n’est pas toujours d’une grande délicatesse avec moi, mais ne vous y fiez pas, je n’ai jamais rencontré quelqu’un débordant d’autant de tendresse). TA fille vient de dire à MON fils qu’elle n’a pas le droit de jouer avec des voitures parce qu’elle est (roulement de tambours orchestrés)…

UNE FILLE !

– De… Quoi ???

– Ta fille, môsieur, vient de dire à mon fils qu’elle n’avait PAS LE DROIT, je répète, PAS LE DROIT, de jouer avec les voitures qu’il voulait lui prêter parce que c’est une fille. Alors là, je dis bravo, le masque tombe.

– De… (J’étais soufflé). Elle a dit ça ???!!! Tu es sûr d’avoir bien compris ? (Le problème avec Louise, c’est qu’elle s’exprime très bien, et à de quelques rares exceptions, cela laisse peu de place au doute).

Je ne pouvais le croire…  Ce serait une fierté qu’elle repousse les bagnoles, mais pas à ce motif ! Qu’elle lui dise que ça ne l’intéresse pas, parce que ça pollue, que ça pue, que ce ne sont que des symboles d’une société de consommation à bout de souffle, qu’elle préfère jouer avec la poésie et les concepts géopolitiques mondiaux (bon, ok, là aussi, j’avoue, à 3 ans, ça serait tout autant flippant). Mais qu’elle s’interdise de s’y intéresser parce que ce serait réservé aux hommes ? Noooooon !

Bon sang, qu’avions-nous fait ??? Avions-nous mis au monde la Christine Boutin du XXIème siècle ?

Ma petite fille, ma force de la nature. Je la voulais libre et sans fers, et la projetais, en moins d’une minute, petite épouse dans la prairie attendant que son mari rentre de la chasse pour lui servir son repas. Je l’imaginais, en robe de crinoline (oui, ça, ça fait vraiment neuneu) attendre dans une salle des fêtes minable jusqu’à ses 18 ans qu’un homme vienne la chercher pour l’épouser, et lui faire découvrir les alentours de notre village. Une princesse attendant l’arrivée de son décérébré de prince, ne s’autorisant pas à prendre les armes pour aller tuer elle-même ce con de dragon.

Je la voyais subitement refuser, de son plein grè, le droit de vote, dénoncer les grandes conquêtes sociales pour l’égalité, renoncer, en plein conscience, à la liberté d’opinion, à changer une roue, à partir à l’aventure.

J’étais dévasté.

Pour mes amis, heureusement, un des autres enfants tenta d’avaler de la pâte à modeler et toute l’assemblée passa à autre chose. Mais en mon for intérieur, le chaos demeurait. On parle souvent de la réaction de rejet inéluctable des principes de vie parentaux comme une étape incontournable de la construction de l’enfant, mais à l’adolescence, pas à 3 ans ! Et que cela s’illustre en devenant gothique ou tradeuse autodidacte, ok, mais pas anti-égalitariste !

A quoi bons nos choix scrupuleux de dessins animés avec des héroïnes badass, à quoi bonnes nos sélections littéraires à base de filles aventurières et curieuses !

De retour à la maison, ma femme remit les choses à plat (Elle est bien ma femme, elle a souvent raison, elle est à la pondération ce que je suis à l’excès et à la dramatisation : une référence). Elle me rappela que nous n’étions pas les seules figures d’éducation de Louise, que nous ne savions pas ce qu’elle entendait ailleurs, qu’il ne fallait pas baisser les bras. Qu’elle était en construction, et que le temps allait faire son affaire. Tout était vrai. M’enfin…

Il n’empêche, maintenant, tous les matins, au réveil, je lui clame : « Bonjour ma chérie ! Il fait beau ce matin et n’oublie pas, tu as le droit de jouer avec des voitures qui puent. Tu peux entreprendre tout ce que tu veux, l’avenir t’appartient. »

Si avec ça, je n’en fais pas une passionnée de tuning…

L.B-S

 

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