Mon crabe

  Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement orgueilleux. J’ai ma fierté, mais je supporte assez aisément les petits coups de griffes que lui assène régulièrement la vie quotidienne. La paternité l’a cependant rendue un poil plus chatouilleuse.

Cet été, nous nous sommes arrêtés un jour au bord de la mer, au nord de l’Espagne. La mer était belle, quelques rochers occupaient la plage et Louise découvrait les joies des châteaux de sable, et de l’exploration du littoral. Décor idyllique, blablabla, si j’avais été bloggeur parental «ma-vie-est-extraordinaire-quoiqu’un-peu-romancée-sors-ton-chéquier», j’aurais fait plus de photos en une journée que durant tout le reste de ma vie. Même pas besoin de filtres Instagram, c’était vous dire la beauté de la chose.

Grisée, Louise se mit à jouer avec trois enfants espagnols (Ca, c’est magique, un enfant à l’étranger. Aucun apriori, pas de barrière de la langue, un enfant est un enfant, un adulte est un adulte, et vas-y, on piétine joyeusement le concept minable de xénophobie). A un moment, elle revint vers moi et me demanda d’attraper… un crabe. Les trois autres enfants avaient fait de même avec leur père.

Un crabe, mais bien sûr ma chérie. Je suis ton père, je suis un HOMME, mes ancêtres étaient des chasseurs, un crabe, à côté d’un mammouth, ce n’est franchement pas grand-chose, allons voir dans les rochers.

A quatre pattes, et après un moment de recherche, j’en trouvais un qui se cachait dans un petit trou. Parfait, j’entrepris de l’attraper. A la main. Un minuscule crabe de quelques centimètres. Parfait. Mais pourquoi je tremble ? Il se cache… le vilain. C’est quoi cette attitude de crabe ? On dirait qu’il tient à la liberté et à son intégrité physique, c’est pourtant nul une vie de crabe…

C’est la plus grande humiliation de mes vacances. Le père des trois enfants, lui, capturait des crabes à tour de bras (l’équivalent espagnol du blond de Gad Elmaleh) et moi, j’étais toujours à essayer de négocier la sortie du mien. A chaque fois que je le touchais, je poussais un petit cri, si aigu que ma virilité finit par prendre congé pour aller chercher meilleur endroit où vivre.

En fait, voici à peu près ce qu’irrationnellement, je projetais :

crabe

Je n’ai pas réussi à l’attraper. Louise fut déçue à peu près 14 secondes avant de passer à autre chose, l’estime que je me porte prit quant à elle un coup fatal…J’avais failli, je n’avais pas été à la hauteur des attentes de ma fille et de mes ancêtres. Je suis allé me coucher sur le sable, prétextant qu’il fallait que je me remette de ce combat inégal, pour, en réalité, cogiter et me trouver des excuses. Quelque chose à servir à ma fille de plus reluisant que papa, tu sais, ses réflexes de chasseur sont un peu émoussés depuis que maman achète la viande déjà morte au marché le mardi matin. Et j’ai trouvé.

Je suis à présent certain que ce petit crabe cachait derrière lui un plus-petit-encore crabinou, qui comptait sur son papa. Pour le protéger. Et qu’à ce moment, des deux démonstrations de paternité, il était évident, pour le monde, pour Hollywood, que seule celle de mon crabe pouvait triompher. La mienne était futile, la sienne était vitale.

Et qu’à sa place, j’aurais moi aussi été à la hauteur. J’aurais trouvé le courage de m’accrocher à mon rocher pour te protéger et continuer à être présent à tes côtés, ma crabinette. Ça m’a remonté le moral, un truc de fou. Et quelques minutes après, on a fait un château de sable du tonnerre de Zeus. Papa n’est pas un très grand chasseur (et c’est tout à son honneur), mais c’est un putain d’architecte.

L.B-S

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