Y a un cauchemar dans notre placard.

     Après des mois de traque sans relâche, nous l’avions enfin débusqué. Il était tapi dans l’ombre, à l’affut, l’air de rien, prêt à flinguer notre déco ou nos principes éducatifs écoresponsables. Par petits coups de boutoirs, à coups de griffe, il revenait à la charge.

Au commencement, impossible de comprendre. Ça débute en douceur, il sait y faire, le bougre. C’est d’abord quelques chips à l’huile de palme que vous retrouvez dans la bouche de votre enfant juste avant le repas lors d’une grande fête de famille, alors que le bol est clairement trop haut pour qu’il l’atteigne. C’est un premier cadeau, une housse de protection de livret de famille tricotée main* (Qui, qui s’alarmerait pour un truc pareil ???!!!), puis un second (un coussin love-love beurk beurk à l’effigie de votre fille, en feutrine), puis vient le premier jouet en plastique criard avec des piles et qui hurle…

Impossible de comprendre d’où cela vient. Un ami, un frère aux goûts douteux, ça se jugule, ça se raisonne. Ça s’invite en dehors des occasions d’offrir… Mais lui, lui, impossible, on ne le voit pas venir, pire, on ne le connaît pas.  C’EST L’AMI DE VOS PARENTS.

Il ne respecte rien, il offre quand ça lui chante (il est généreux, le salopiaud, c’est un fait), il est là sans qu’on le décide, mais surtout, il profite du pire des intermédiaires. Quand vos parents débarquent avec une tente-chapiteau « La Reine des neiges », vous lisez dans leur regard qu’ils n’ont pas eu le choix. Vous voyez le pistolet de l’amitié ancestrale et poisseuse sur leur tempe. Ils tremblent, le regard éteint, dont l’ultime lueur semble vous hurler : « Si vous le jetez, il le saura, il le sauuuuura. Planquez le, mais ne le jetez pas ». Planquez-le… Comme si tout le monde vivait dans 200 m2 et pouvait en consacrer 20 à un espace de la honte…

Alors vous souffrez en silence (parce que vous aimez vos parents et que vous ne voulez pas qu’il leur arrive quelque chose de mal – vous avez vu tous les opus de « Destination finale »). Un plaid recouvrant par ci, un cache-misère par là. Vous avez une justification toute prête, quand vos amis de bon goût – ceux qui vous respectent – viennent à la maison, et que le sang commence à couler de leurs yeux ou de leurs oreilles, confrontés à l’immonde.

Et puis les choses se calment un peu. L’ami de vos parents trouve d’autres victimes. Le traumatisme s’efface. Quelque temps. Un an et demi, deux ans peut-être. Et puis un jour, vous retrouvez à nouveau des chips à l’huile de palme dans la bouche de votre enfant juste avant le repas d’une fête de famille. (Votre corps se tend… Noooon, il est de retour !) Sauf que cette fois, c’est l’astre de vos jours qui a atteint le bol tout seul. Un sac hyper hétéronormé, un deuxième jouet à piles investissent votre intérieur. Sauf que c’est vous qui les lui avez achetés… Avec VOS sous. C’est vous, sous la pression de votre enfant. Vous avez assoupli vos règles (non, non, pas abandonnées, assouplies, parce que vous essayez d’être à l’écoute, de raisonner, vous savez que la conscience écologique est une chose qui se construit (et que vous n’êtes pas irréprochable), que ce que vous appelez le « bon goût » est une chose parfaitement subjective, et que votre enfant est en train de construire le sien. Parce que vous avez vos instants de faiblesse aussi – vous êtes humains, bordel).

Et là, vous comprenez. Dans votre vision écologique du monde, tout être a une fonction dans un écosystème. L’ami de vos parents aussi. Il est celui qui assouplit le cuir, qui prépare à la négociation inéluctable de vos principes. Il est la vaseline, au service de développement personnel de votre enfant. Chaque cadeau merdique, chaque entorse à vos principes participait en réalité à ouvrir une brèche à votre délicieuse progéniture dans la muraille de vos certitudes.

Vient alors le temps de ressentir une forme de tendresse. De reconnaissance, même, pour celui ou celle qui fut le cauchemar dans votre placard…

*Pour des raisons évidentes de ménagement des susceptibilités, tous les objets de délit ont été modifiés. Amis de mes parents, si vous veniez à lire cet article (Oui, il fut un temps où l’ami de vos parents était une quiche de l’internet, ce temps est révolu), que cela ne vous donne pas des idées…

L.B-S

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